Pepe et Maël sont dans un prao …
- paskallamy

- 3 sept. 2025
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 sept. 2025

Pepe et Maël sont dans un prao …
Le petit déjeuner fut vite expédié. Pepe eut quand même le temps d’expliquer à sa mère ce qu’il avait prévu pour cette journée ensoleillée : faire visiter l’atoll à un jeune touriste. Pour Anne-Marie, savoir que Pepe serait accompagné et qu’ils porteraient un gilet de sauvetage lui permettait de laisser ses inquiétudes à la maison et d’être plus concentrée sur son travail d’infirmière.
C’est le cœur léger qu’ils se souhaitèrent une bonne journée. Pepe n’avait qu’à traverser le jardin pour retrouver son prao. Il détacha l’amarre qui le retenait au cocotier et le fit glisser de quelques mètres jusqu’à ce qu’il flotte. La petite crique donnait directement sur le lagon et était toujours en eau. Il eut, comme à l’habitude, juste le temps de libérer puis de hisser la voile avant de retrouver le souffle d’air frais du lagon. Il borda la voile et prit la direction du petit port.
Il avait le soleil du matin dans les yeux et regretta de n’avoir pas mis sa casquette. Il se promit de la sortir du sac en arrivant au port et de la mettre.
Maël était déjà là, au bout du ponton et descendit dans le prao avant même que Pepe n’eut le temps de s’amarrer. Le prao roula sur un bord puis l’autre et son jeune skipper, habitué aux mouvements du bateau, lui indiqua le banc au pied de mât, coté flotteur.
— Bonjour Maël. Prêt pour faire le tour du lagon ?
— Je suis prêt. J’ai même prévu mon repas du midi et j’ai dit à mon père que nous serions de retour avant cinq heures de l’après-midi.
— Très bien. On va pouvoir commencer par aller voir Léontine, une vieille dame qui habite tout au bout de l’atoll puis nous longerons la côte sud et on pourra peut-être même s’arrêter dans des fermes d’huîtres perlières.
Maël resta assis pendant une demi-heure, posant quantité de questions à Pepe, essayant de comprendre comment fonctionnait un prao, pourquoi un seul flotteur, comment faire sur l’autre bord, s’extasiant sur la vitesse de celui-ci. Pepe ne pût s’empêcher de dépasser le sinagot à la vitesse d’une bombe, qui plus est sous le vent. Il s’accorda même le luxe de lever un bras pour saluer son père qui le barrait et les deux marins qui l’accompagnaient. Puis celui-ci nettement dépassé il choqua la voile et fit route directe vers le faré de Léontine.
Maël était « aux anges » ; encore plus quand Pepe lui proposa de venir à la barre.
— Tu vois le cocotier tordu… et le faré qui apparaît derrière ?
Maël plissa les yeux et regarda dans la direction qu’indiquait son guide.
— Je le vois.
— Tu maintiens le cap dessus. Je vais rester à l’écoute et régler la voile.
Maël qui, jusque-là, n’avait jamais mis les pieds sur un voilier découvrait que chaque cordage avait un nom.
Au début Maël eut des difficultés à aller tout droit et fit une route en lacets. Pepe s’en amusa :
— Tu cherches à brouiller la piste pour que les pirates ne nous suivent pas ?
— C’était un bateau de pirate, le bateau noir qu’on a doublé ?
— Mais non. Je connais les trois marins. D’ailleurs… c’était mon père à la barre.
Maël sourit de sa propre crédulité mais s’appliqua et bientôt le sillage du prao devint rectiligne.
Une autre demi-heure se passa. Le cocotier tout tordu était tout proche maintenant et Pepe proposa de reprendre la barre. Bientôt il choquait la voile et le bateau ralentit. Finissant sur son erre il monta en douceur sur la plage.
Pepe sauta à terre et maintint le prao, permettant ainsi à Maël de débarquer dans de bonnes conditions.
Regardant autour de lui et vers le faré, il ne vit pas Léontine. Réalisant que le prao de Yamamoto n’était pas là, une profonde angoisse s’installa en lui.
L’accident récent était encore tout frais dans sa mémoire.
Sous le regard étonné de Maël, Pepe fonça derrière la maison.
Mu par une curiosité grandissante, Maël contourna rapidement la petite maison.
Il aperçu alors Pepe en grande conversation avec une vieille dame qui devait être la fameuse Léontine. Celle-ci faisait des moulinets avec sa canne, pointant du doigt les allées, les massifs et les noix de coco disséminées un peu partout.
Il arriva assez proche pour entendre Pepe qui venait de prendre la parole :
— Tu m’as fait peur Léontine. Crois-tu que ce soit bien prudent de te promener seule dans le jardin ? Ça fait à peine deux mois qu’on t’a emmenée à Papeete ; y aurais-tu oublié quelque chose ?
— Mais je me sens très bien. J’ai juste besoin de prendre l’air ; … et puis les noix sont toutes tombées. Quant à ma hanche, c’était celle qui avait de l’arthrose et que je ne voulais pas faire opérer. Depuis qu’ils m’ont posé une prothèse, je n’ai même plus besoin de canne.
Pepe hocha la tête. Il savait que Léontine pouvait être obstinée, qu’elle avait la tête dure, (plus dure qu’une noix de coco … )
Maël s’était approché sans bruit et les observait ; quand soudain Léontine sembla prendre conscience de sa présence.
— Tu pourrais me présenter ton ami …
Maël sentit qu’il valait mieux le faire lui-même.
— Je m’appelle Maël. Je suis en vacances avec mes parents et Pepe me fait visiter l’île.
— Je pense que c’est le meilleur guide que tu pouvais trouver. Tu viens d’où ?
— Je viens de métropole, de Bretagne exactement.
— Du Sud ou du Nord de Bretagne ?
— De l’Ouest. Concarneau.
Léontine était allée deux ou trois fois en Bretagne et en connaissait bien la géographie.
— Département du Finistère … 29 !
Maël prît un air étonné et regarda Pepe.
— Léontine était institutrice… Elle en a encore des restes, plaisanta Pepe.
La matinée fut bien occupée à ramasser les noix de coco éparses et surtout à nettoyer les allées. Le but du jeu était que Leontine ne risque pas de trébucher sur des obstacles imprévus. Celle-ci alla s’asseoir sur son banc préféré et les regarda s’affairer.
Vers 11h Pepe s’approcha d’elle :
— Je vais demander à mon père et ses matelots de venir s’occuper du reste les jours prochains. Maël et moi on doit partir maintenant pour ne pas rentrer trop tard. Je viendrai mercredi comme d’habitude. Tu m’as fait la liste de ce dont tu as besoin ?
— Non, mais je demanderai à Yamamoto de te la faire parvenir. Je dois le voir demain !
Pepe et Maël poussèrent le prao à l’eau et s’y installèrent. Comme à son habitude Pepe se mit aussitôt face au vent et hissa la voile. À la différence notable qu’il y avait quelqu’un à la barre, quelqu’un qui n’avait pas mis longtemps à comprendre comment tout ça fonctionnait … Maël abattit un peu, Pepe choqua la voile et le prao s’élança.
La direction qu’avait indiqué Pepe ne comprenait aucun obstacle à condition de rester sur la route directe. En moins d’une demi-heure ils atteignirent le motu qu’il avait prévu de montrer à son nouvel ami.
Sans même que Pepe lui demanda, Maël mis le prao bout au vent et il fut facile d’affaler la voile. Les deux garçons finirent les derniers mètres à la rame.
Maël sauta à terre en tenant l’amarre. Il la passa autour du cocotier le plus proche puis interrogea Pepe du regard. Celui-ci lui montra comment faire un noeud de chaise puis lui tendit l’amarre. Maël s’y reprit à trois ou quatre fois avant que le noeud fut bon. Pepe sourit :
— Je vois que le métier rentre vite !
— C’est mille fois plus intéressant que le ski nautique …
— Tu es en vacances ici combien de temps ?
— Dix jours !
Maël s’était exclamé sur le ton de celui qui était déçu d’être venu d’aussi loin pour aussi peu de temps.
— Et que voulaient faire tes parents ?
— Rien … enfin si : en profiter pour en faire le moins possible.
— Et toi ?
— Au début je ne voulais pas venir. Je voulais rester avec mes copains. Maintenant je m’y trouve bien. Je me dis que je ne vais pas tout le temps « avoir les parents sur le dos » … peut-être !
Pepe hocha la tête, pensif.
— Qu’est-ce qu’ils font comme métier ?
— Maman est médecin à l’hôpital et Papa a une agence immobilière. Leur métier est très prenant et ils rentrent tard tous les soirs. Je crois qu’ils sont très fatigués.
Ces derniers temps ils parlaient de changer de vie. Je crois qu’ils sont à l’hôtel auprès de la passe d’entrée du lagon pour cela. Il semblerait que l’hôtel est à vendre …
Une légère brise agitait les cocotiers.
— On va aller vers le centre du motu. Il y a un petit creux avec une vieille cabane inhabitée. On pourra y faire du feu et cuire notre poisson.
— Quel poisson ? Tu as emmené du poisson ?
— Non, mais on va en avoir bientôt. On va le pêcher ! … et on va le faire cuire !
Il y a plein de bois mort que j’ai ramassé la semaine dernière.
Pepe entra dans la cabane suivi de Maël. Posée sur une banquette, une vieille canne à pêche attendait de reprendre de l’activité.
— C’est un marin tourdumondiste qui me l’a donnée.
— Elle n’a pas de moulinet …
— Il faut que je l’installe. Tiens, je l’ai mis par là. C’est un autre navigateur qui me l’a donné …
Pepe assembla les différentes pièces de la canne avec précaution et sortit. À la la surprise de Maël, il se dirigea coté océan vers un promontoire rocheux et s’assit au bord de l’eau.
— Tu n’aimes pas les poissons du lagon ?
— Côté océan il n’y a quasiment aucun risque de ciguatera, lui dit Pepe en prenant son élan pour lancer les hameçons le plus loin possible du bord.
Dix bonnes minutes se passèrent avant que l’extrémité de la ligne ne s’agite. Pepe moulina doucement et, petit à petit, ramena le poisson qui avait cru à un petit en-cas facile.
— Chouette c’est un mahi-mahi !
C’est une magnifique dorade coryphene qui atterrit sur la terre ferme.
Maël, tout en appréciant la prise, avait besoin d’un peu plus d’explications :
— Ma mère m’a parlé de la gratte, d’éviter le poisson.
— La gratte et la ciguatera c’est la même chose, gastro et démangeaisons.Avec du poisson extérieur au lagon nous ne prenons aucun risque. Et puis je n’ai pas envie de nous empoisonner, commenta Pepe en souriant.
Tout en répondant à Maël, Pepe disposait le bois. Le feu démarra immédiatement.
Préparer le repas, et notamment le poisson, ne lui posait aucun problème.
Il avait vu faire ses parents des dizaines de fois et savait parfaitement s’y prendre.
Maël trouva le pique-nique … royal. Les deux garçons étouffèrent les braises restantes. Il restait un peu de temps pour s’arrêter visiter une des dernières fermes perlières de l’atoll.
Le vent était toujours orienté est, la marée n’avait pas assez monté. L’arrière du prao flottait déjà. Les deux garçons poussèrent facilement le prao à l’eau, puis y montèrent en faisant un appel du pied.
Pepe fit signe à Maël de s’installer à la barre. Celui-ci vint face au vent et Pepe hissa la voile sans effort pensant que d’avoir un équipier si efficace constituait un cadeau du ciel.
Il avait choisi la destination pour faire une route directe et permettre à Maël de se familiariser avec le prao dans les meilleures conditions.
Le plan d’eau était lisse comme souvent et le vent très régulier propulsait le petit multicoque à grande vitesse. Pepe se dit qu’un jour il faudrait qu’il trouve un moyen de connaître avec précision sa vitesse.
Maël barrait de mieux en mieux et Pepe se mit au rappel en s’asseyant le plus loin possible sur les bras de liaison du flotteur.


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