C'est encore loin l'Irlande ?
- paskallamy

- 13 oct. 2025
- 25 min de lecture
C’est à l'approche des îles Scilly que le GPS était devenu muet, son écran figé. Rien ne semblait le réveiller.
Pourtant, en ce mois de mai c’était une traversée tranquille vers Kinsale qui s’annonçait. L’objectif était de faire le tour de l’Irlande en prenant notre temps.
« On dirait que ça ne concerne pas seulement notre appareil », fit remarquer Juliette en vérifiant rapidement sur son téléphone. « Aucun signal non plus. »
Je fronçais les sourcils, troublé. « Peut-être que c'est un problème qui est survenu dans toute la région. Ça pourrait être plus vaste qu'on ne le pense. »
Juliette se moqua gentiment de moi :
— Mon cher Erwan a trouvé le thème pour un nouveau roman ? Des pirates informatiques, peut-être ? Mais qu'importe, nous allons devoir nous débrouiller sans GPS . Il ne nous reste plus qu’à sortir les cartes papier.
Déterminé à ne pas laisser cette perturbation gâcher notre plaisir, j’énonçais le seul commentaire qui me venait à l’esprit .:
— Heureusement que nous les avons emmenées !
Avec un sourire complice, nous sortîmes les cartes et ajustâmes le cap en utilisant le bon vieux compas.
Ce retour à une navigation à l'ancienne, loin de nous décourager, insuffla une nouvelle énergie à l'aventure. Nous devînmes plus attentifs aux indices que la nature nous fournissait : la direction du vent certes mais aussi le mouvement des vagues et la course du soleil et de la lune.
Cette mésaventure technologique transformait notre voyage en une saine redécouverte de moyens anciens de navigation, patiemment élaborés au fil des siècles. Je ne comptais plus les aller et retour entre le cockpit et la table à carte. Bizarrement je ne ressentais aucun stress dans cette panne. C’est avec une certaine fierté que je redécouvris ma règle Cras et mon compas que je croyais avoir rangés pour toujours au fond de la table à cartes. Depuis plus de 10 ans j’avoue que je n’avais plus ouvert une carte marine papier ni vraiment tenu une estime. Pour autant ce retour aux sources ne m’effrayait pas. J’avais depuis longtemps décidé de garder les cartes papier à bord , pour le jour improbable où …
Je me souvenais de mon premier voyage en Irlande trente ans auparavant. Mon père était là pour m’apprendre et me guider. Quand le jour s’était levé et nous avait permis de voir les côtes qui se dessinaient à l’horizon, je lui avais demandé du haut de mes dix ans « est-ce que c’est bien l’Irlande qu’on voit ? ». Il faut dire qu’à l’époque nous n’avions pas de GPS à bord …
Mais oui. On la devinait mais c’était encore loin. Et ce matin aussi, la nuit qui se terminait était trouée par les éclats d’un feu dont la périodicité ne laissait aucun doute : deux flashs blancs toutes les 10 secondes ; c’était bien Old Head of Kinsale.
Quelques heures plus tard, un vent d’ouest considérablement atténué par la péninsule du même nom que le phare, nous permit de rejoindre la rivière de Kinsale.
Dans le court bras de mer qui menait au port, nous croisâmes un groupe de petits dériveurs menés par des enfants joyeux, parlant et riant ; sans doute une classe de mer qui profitait de ce plan d’eau bien abrité des vents d’ouest pour faire le tour de la Bulman, la bouée sud marquant le début du chenal.
Je déviais ma route pour me mettre face au vent et affaler la grand voile. J’avais décidé de profiter des derniers instants de cette navigation en gardant la voile d’avant, que je pouvais enrouler en quelques secondes, pour parcourir les 2 milles nautiques restant.
Toute la rivière était baignée d’un soleil engageant, propre à narguer les oiseaux de mauvais augure qui s’étaient moqués de nous voir partir au nord encore une fois.
Les collines verdoyantes qui encadraient l’estuaire, déployaient leurs atours et semblaient nous souhaiter la bienvenue. Il est vrai que c’était toujours un plaisir d’arriver à Kinsale.
En accostant le ponton visiteur nous avions tout simplement oublié ce qui nous apparaissait comme un incident mineur. Nous n’étions pas préparés à la réalité qui nous attendait.
En effet notre retour à terre était assombri par des nouvelles surprenantes : tous les GPS sur le sud de l’Irlande et une partie du Royaume Uni étaient tombés en panne, plongeant la région dans une certaine confusion. Cette nouvelle étonnante nous avait échappé car nous avions tout simplement oublié de mettre la VHF en route.
La deuxième surprise fut de découvrir qu’une gigantesque panne électrique s’était abattue sur toute la région. La coïncidence de ces deux événements ne pouvait être fortuite.
Dans les heures qui suivirent, les rumeurs se multiplièrent. Les médias et les habitants évoquaient une perturbation technologique sans précédent. Dans ce chaos, certains prétendaient qu'il s’agissait d'une simple panne technique, tandis que d'autres, plus suspicieux, murmuraient que cela pourrait être l'œuvre d'une puissance étrangère.
Juliette, curieuse, décida de fouiller sur internet comme notre nouvelle connexion satellite nous le permettait. Puis elle partit discuter avec des « experts de ponton autoproclamés ». Mais c’est au Harbour Office qu’elle se fia le plus aux informations délivrées. Loin de toute paranoïa il se racontait que, lors d’un terrassement malencontreux du côté de Cork, une pelleteuse avait tranché une arrivée électrique sur la région. Quant à la panne GPS, il s’agissait d’une mise à jour qui avait mal tourné. Ceci infirmait les soupçons vers une nation de l’est, souvent évoquée dans les discussions qui allaient bon train sur les pontons : motivations militaires, tests de nouvelles armes de brouillage, démonstration de force technologique ?
Ce discours officiel, attribuant ces perturbations à des causes somme toute banales, ne tint pas bien longtemps. En fin d’après-midi l’électricité n’était toujours pas revenue sur les pontons et dans la ville. Quand au GPS … il ne fonctionnait toujours pas.
Les hypothèses, alimentées par la méfiance qui allait croissant, fleurissaient de plus belle.
Quant à moi je restais plutôt amusé de l'impact de cette situation inattendue sur les marins de passage. Les pêcheurs locaux restaient en vue des côtes et ne risquaient pas de se perdre. Mais il n’en était pas de même pour les quelques plaisanciers qui venaient de plus loin et avaient fini leur navigation sans aide électronique.
La première urgence était de redonner aux gens confiance en leur capacité à voyager sans technologie moderne. Dans leurs efforts pour comprendre la portée de cet acte, ils devaient se rendre compte que ce retour forcé à des méthodes, déjà anciennes, renforçait paradoxalement leur solidarité, donnant lieu à des discussions animées sur les pontons
Cependant, la panne se prolongeant, il nous apparut qu’elle pourrait être le prélude à quelque chose de bien plus grand et inquiétant, d’autant que quelques informations nous suggéraient qu'un groupe de cyber-attaquants avait l'intention de tirer avantage du chaos pour déstabiliser la région.
Nous avions l’impression d’être plongés au cœur d’une enquête angoissante pour découvrir qui se cachait derrière ces pannes, et surtout, pour comprendre les véritables intentions derrière cette manipulation technologique massive. Il s’agissait d’agir rapidement avant que cette attaque ne devienne le déclencheur d'un conflit plus vaste.
Deux avions, siglés de l’armée irlandaise, survolèrent le port en produisant un vacarme assourdissant. Lorsque le calme revint nous nous lançâmes des regards interrogatifs. Ce ne pouvait être un hasard … s’il y avait un rapport, cela constituait un élément inquiétant … !
Cependant, pour le moment, je prévoyais de passer quelques heures à écrire au Yacht Club. Juliette me voyait préparer mes affaires et, habituée à mes lubies, savait bien que je n’avais plus que cette idée en tête. Elle m’aida à installer mon sac à dos et me déposa un baiser sur la bouche. Elle allait sans doute profiter de ces quelques heures pour jouer du violon.
Quelques secondes plus tard j’enjambais les filières et sautais sur le ponton.
Parcourant celui-ci rapidement sans me retourner, je rejoignis la passerelle avec sa porte sécurisée. Une grosse pierre avait été installée à la va vite pour l’empêcher de se refermer et d’être bloquée par l’absence d’électricité.
Sans hésiter, je tournais à gauche et parcouru à grandes enjambées la centaine de mètres qui me séparaient du yacht club. D’un pas alerte je montais l’escalier jusqu’au premier étage.
J’aimais le confort de ses fauteuils et cette impression fugace de faire partie d’un groupe à part : ceux qui vont sur l’eau. J’avais toujours eu l’impression d’être un intrus ; je ne faisais pas partie d’une grande famille de gens de mer mais c’est sur l’eau que je me sentais bien.
Mon refus de devenir médecin relevait du même sentiment d’illégitimité. Après avoir suivi tout le cursus jusqu’à soutenir ma thèse, j’avais tout envoyé promener. Je me souviens du jour où je l’avais présentée ; lors de la réception qui avait suivi, alors qu’un de mes professeurs me demandait ce que j’allais faire, j’avais pris conscience que ce que je voulais, c’était devenir écrivain. C’était comme si je venais de sortir de l’adolescence et qu’enfin je pouvais m’occuper de moi, faire ce que je voulais. J’avais été bien en peine de lui répondre, à part lui dire que j’allais faire des remplacements et voir.
Je chassais bien vite ces idées quand je vis le serveur s’avancer vers moi.
— Désolé pour l’éclairage. Vous préférez peut-être aller sur la terrasse ?
— Non. Je trouve que c’est bien cette décoration avec toutes ces bougies sur les tables et les étagères. Et puis l’éclairage est inclus dans la tablette…
— Vous n’allez pas manqué de batterie ?
— Depuis que j’ai installé des panneaux solaires et un hydrogénérateur, il n’y a aucun problème. Si ça ne vous dérange pas je vais rester quelques heures.
De là où j’étais, j’avais une vue extraordinaire sur le port et la rivière. En cette après-midi ensoleillée, le contraste entre le bleu de la rivière et le vert des collines me sautait aux yeux. Les soucis de GPS et d’électricité paraissaient soudain très loin.
Pourtant j’entendais les gens accoudés au comptoir tout proche. On ne parlait que de cet incident inhabituel. Les avis allaient bon train. Chacun avait une anecdote récente ou plus ancienne. D’habitude bien à l’aise dans un environnement bruyant pour écrire, je ne parvenais plus à me concentrer. Cette affaire commençait à prendre de l’ampleur et préoccupait tout le monde. Je ne pouvais m’empêcher de penser à l’est de l’Europe où les combats faisaient rage, en Ukraine notamment.
Était-ce les prémices d’une extension du conflit ? Que faisaient ces avions qui avaient survolé le port une heure plus tôt ?
Finalement je me levais pour aller au bar et me mêler aux conversations malgré mon anglais hésitant. Je crus comprendre que cette panne durait depuis la veille au soir. Tout avait commencé en même temps… comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton off et avait tout stoppé.
J’essayais d’expliquer à mes interlocuteurs qu’il n’y avait plus qu’à attendre que tout soit réparé. Ce qui ne saurait tarder. Les yeux exorbités que m’avaient lancé mes voisins n’auraient pas été plus ronds si je leur avais annoncé que j’étais un extraterrestre.
Il s’agissait de deux plaisanciers anglais qui venaient de Salcombe en passant par les Scilly. Ils étaient arrivés deux jours plus tôt. C’était leur première navigation de nuit. Ils s’étaient donné comme objectif d’aller jusqu’à Dingle. Ils n’osaient pas repartir tant que le GPS ne refonctionnait pas. Et surtout ils n’avaient pas les cartes papier du coin, s’étant dit qu’ils trouveraient bien un shipchandler en route. John et Mike, ainsi qu’ils s’appelaient, me paraissaient bien imprudents. Leurs barbes naissantes les faisaient nettement plus vieux que leur âge. Ils avaient emprunté pour la première fois le voilier de leur père, un X 37, et s’étaient laissés porter par le vent. Je leur proposais de profiter des vents de nord-est qui étaient installés pour plusieurs jours et d’en profiter pour aller jusqu’à Baltimore c’est-à-dire une quarantaine de milles. Je pourrais faire la route avec eux et leur ouvrir le chemin puisque c’était mon objectif pour le lendemain.
Dans un angle de la grande salle un poste de TV gardait son écran noir, nous rappelant qu’il y avait une panne électrique. Par contre une antique radio fonctionnait en sourdine. Je n’y avais pas prêté attention jusqu’à présent. Je n’aurais pas su dire depuis combien de temps elle était allumée mais les mêmes infos semblaient passer en boucle. Ça parlait d’avions civils qui avaient été déroutés. Les Irlandais présents commençaient à baisser la voix et regarder fixement l’engin . Quant à moi je n’étais pas sûr de bien comprendre. Il me fallait un traducteur.
Me raclant la gorge au préalable, je lançais un appel à la cantonade. J’avais du choisir les bons mots et le bon accent, car la personne la plus prêt du poste, l’éteignit, et avec force gestes, se lança dans une traduction qui confirma ce que je craignais. Au bout de quelques secondes je devais faire la même tête en forme de point d’interrogation que tout le monde. Le journaliste racontait qu’au moins trois avions n’avaient pu atterrir à Cork, plongée dans le brouillard, et avaient du se détourner vers Dublin. Un navire de la Britanny ferries avait rejoint Cork à très petite vitesse, des restaurants et des particuliers étaient en train de perdre le contenu de leur congélateur, les pompes à carburant, toutes électrifiées, ne fonctionnaient plus ; plus de terminaux de paiement fonctionnels, plus de feux de circulation, plus de panneaux d’affichage dans les gares et les aéroports, … Le journaliste terminait son reportage en parlant de la ruée sur les magasins de bricolage pour acheter des groupes électrogènes et s’attardait sur l’extrême dépendance de notre société à la fée électricité.
Cet incident allait bien au-delà de simples fausses manœuvres. À voir le désordre qui s’installait en quelques heures, il était difficile d’y voir autre chose qu’un acte délibéré. Et le gouvernement qui ne disait mot… ça n’était pas vraiment une façon de rassurer la population.
À mon corps défendant je me trouvais mêlé à des conversations de comptoir où personne ne savait rien mais où chacun se comportait comme s’il avait envie de tout raconter.
John et Mike nous invitèrent à manger. Je téléphonais à Juliette qui arriva à 18 heures, armée de son violon. Cette excellente idée permit de détourner l’attention sur autre chose que les problèmes du jour. D’autres musiciens sortirent qui un accordéon, qui un harmonica, etc. Et la soirée se prolongea fort tard. Je ne pus m’empêcher de penser au Titanic et à l’orchestre qui avait joué jusqu’à la fin.
Mais minuit était passée depuis un bon moment et j’avais prévu de quitter le ponton à l’étale de pleine mer pour éviter le courant; ce qui nous faisait partir à 8 heures.
Faisant un signe complice à nos nouveaux amis, je me levais, me disant que Juliette allait comprendre le message et remballer son instrument.
C’était d’ailleurs le moment où tout le monde s’apprêtait à rentrer. Les convives suivirent le mouvement comme un seul homme. Nous étions le plus près de la sortie et John et Mike m’emboîtèrent le pas. Sur le chemin du retour ils me demandèrent encore une fois si ça ne nous embêtait pas trop qu’ils nous accompagnent puis nous redirent qu’ils seraient prêts pour 8 heures. Le vent stable de nord-est, que nous promettait la météo, nous faisait espérer une arrivée à Baltimore en début d’après-midi. Nous avions convenu de rester en contact par VHF. Glandore ou Castlehaven constituaient d’excellentes alternatives si nous devions nous arrêter plus tôt.
Ils étaient amarrés le long du quai juste devant nous et les bateaux étaient totalement immobiles. Le vent était tombé pendant la soirée et il régnait sur toute la rivière une tranquille douceur. Ce calme était très légèrement troublé par un bateau de pêche immatriculé au Guilvinec qui tentait de faire le plein au poste de carburant. Les marins pêcheurs étaient en train de grogner et de se frapper le front devant cette pompe qui ne pouvait plus fonctionner. Nous entendîmes clairement celui qui devait être le patron dire à ses deux matelots :
— Il ne nous reste plus qu’à rester ici jusqu’à ce que l’électricité revienne.
Nous nous exprimâmes également à voix basse pour souhaiter une bonne nuit à Mike et John. Nous allâmes, Juliette et moi, jusqu’au bout du ponton. L’obscurité nous empêchait de voir l’extrémité de la rivière mais les éclats rouges des bouées du chenal d’accès au port, sans doute alimentées par des panneaux solaires, continuaient à illuminer la nuit. Leur fonctionnement imperturbable donnait l’illusion que tout allait rentrer dans l’ordre. Elles nous rappelaient qu’une certaine normalité existait toujours. Je ne pouvais m’empêcher de revivre les multiples arrivées de nuit que j’avais effectuées les années passées, les frayeurs que nous avions eu en cherchant les feux mélangés aux lumières de la côte. Ce qui se déroulait en direct devant nos yeux ne serait bientôt plus qu’un mauvais rêve. Il n’était pas possible qu’il en soit autrement.
Ainsi rassurés à bon compte, il ne nous restait plus qu’à trouver le sommeil pour être en forme le lendemain.
Au milieu de la nuit, un bruit sourd nous réveilla. Quelque chose heurtait la coque. Juliette activa la lumière et je me levais d’un bond. Traversant le carré, je m’armais d’une lampe-torche qui trainait sur la table à cartes. Un petit vent de nord et une certaine fraîcheur me transpercèrent lorsque je sortis de la protection de la capote de roof.
J’eus à peine besoin de me pencher par dessus bord pour apercevoir la raison de ce vacarme nocturne : un petit bateau de 6/7 mètres tout en bois, sans personne sur le pont, nous avait abordé à la Cosaque. Jetant un rapide coup d’œil pour essayer de comprendre comment il était arrivé là, j’aperçus son bout dehors coincé dans le balcon avant du Skerryvore.
Avant que je l’appelle, Juliette était déjà auprès de moi une amarre à la main. Evaluant rapidement la situation, elle me proposa d’aller sur le bateau somnambule et d’établir un amarrage plus conventionnel.
Quelques minutes plus tard le petit bateau était à couple du nôtre. Une rapide inspection ne montra aucun dégât sur les deux bateaux. La porte de son carré était ouverte. Il n’y avait personne à bord. Notre premier réflexe fut de regarder la table à carte ou était dépliée une carte marine qui allait de Cork à Baltimore. Notre regard se porta alors sur un magnifique écran installé contre la cloison, devant la table à carte. Un clavier et une souris figuraient sur le côté de la table à cartes. Il y avait aussi une télécommande de pilote automatique. Sans vraiment y penser j’appuyais sur auto et le mis en marche. C’était un pilote in-board. Toute cette installation haut de gamme était inhabituelle sur un tel type de bateau. Il y avait en outre d’autres instruments dont je n’aurais su dire le rôle.
Nous croisâmes nos regards. Nous hésitions sur la meilleure attitude à adopter. Comme souvent, c’est en même temps que nous ouvrîmes la bouche. La solution la plus sage était d’aller prévenir le Harbour Master qui saurait déclencher des recherches. Car il nous semblait évident que le propriétaire du petit voilier était tombé à l’eau en manœuvrant. D’où venait il d’ailleurs ? Du large ou du fond de la rivière ?
Nous n’eûmes pas à nous avancer bien loin sur le ponton : éclairé par la lune, le veilleur de nuit du port avait suivi toute la scène et venait à notre rencontre. Il nous raconta qu’il avait vu le bateau dériver avec le courant et se coller au nôtre. D’après lui il venait du fond de la rivière, porté par le courant et était arrivé très doucement.
Effectivement nous n’avions constaté que très peu de dégâts, quelques éraflures sans gravité tout au plus.
L’homme du port monta sur le pont du Skerryvore et se retrouva sur le bateau-Visiteur nocturne. Après une rapide inspection il fut aussi surpris que nous de l’importance de l’équipement sur un si petit voilier. La bouée couronne était en place sur le balcon arrière. Il compta quatre gilets automatiques de sauvetage.
Je le vis prendre son téléphone et se retourner comme s’il ne voulait pas qu’on l’entende. La communication fut brève. Il se retourna alors vers nous d’un air triomphal :
— J’ai prévenu les secours. Ils vont explorer la rivière dans l’hypothèse où le skipper serait tombé à l’eau.
Dix minutes plus tard le canot de la SNSM locale était là. Le semi-rigide orange et noir, siglé RNLI, aborda le ponton en douceur. Juliette attrapa l’amarre et la fixa sur un taquet encore libre. Les trois équipiers se retrouvèrent en quelques secondes sur le ponton. L’un d’entre eux serra la main de l’homme du port. Je croyais mieux comprendre l’Irlandais que l’Anglais mais la discussion qu’ils entamèrent me parut totalement hermétique. J’apprendrais plus tard qu’ils s’étaient entretenus en Gaélique …
Mais les grands gestes qui accompagnaient leurs paroles ne laissaient guère de doute : ils parlaient bien d’explorer la rivière de Kinsale non seulement vers l’embouchure mais également bien au-delà du pont.
Deux heures passèrent, pendant lesquelles la faible clarté ne nous permit pas, ou si peu, de distinguer le canot de sauvetage. Puis celui-ci réapparut alors que nous venions de décider d’aller nous recoucher. Les sauveteurs irlandais avaient la mine déconfite qui ne nécessitait aucune traduction. Comme ils l’avaient annoncé, malgré la nuit, ils avaient passé au peigne fin toute la rivière en aval puis en amont du pont. Un hélicoptère des Coasts Guards était en route depuis Dublin, ainsi que des plongeurs, et allait poursuivre les recherches dès le lever du jour. Juliette, qui somnolait plus ou moins dans le cockpit, s’étira en rejetant ses cheveux en arrière.
— Il nous reste trois heures pour dormir, si le départ à 8 h est toujours d’actualité.
— J’imagine que, vu le contexte, les forces de sécurité irlandaises voudront nous interroger. En disant cela, je pensais à l’attitude des sauveteurs qui avaient eu des réactions de surprise en découvrant l’incroyable équipement du petit bateau qui nous avait réveillé.
Quoi qu’il en soit, la priorité pour Juliette était de dormir pendant les quelques heures restantes, et elle descendit dans le carré. Il ne me restait plus qu’à la suivre.
Ces quelques heures perturbantes ne nous empêchèrent pas de trouver le sommeil très vite. Le réveil était toujours réglé sur 7 heures 15. Le lever fut plutôt difficile mais un quart d’heure plus tard nous étions en train de prendre notre petit-déjeuner, en baillant à qui mieux mieux, quand de grands coups frappés contre la coque nous firent sursauter. Passant la tête par l’ouverture je me trouvais nez à nez avec trois militaires armés jusqu’aux dents. Le plus âgé se présenta comme le chef du petit groupe et nous déclara vouloir s’entretenir avec nous sur les événements de la nuit. Intimant à ses subordonnés d’aller inspecter le petit voilier qui nous avait abordé au cours de la nuit, il nous demanda s’il pouvait descendre dans le carré du Skerryvore. Je ne me voyais pas lui refuser. Cheveux roux courts taillés, il présentait un sourire rassurant mais tenait à nous interroger sur ce qui s’était passé cette nuit. L’interrogatoire prit la forme d’une discussion autour d’une tasse de café, bien au chaud dans le carré. Nous ne pouvions raconter au capitaine O’Malley que ce que nous avions constaté. C’était bien peu mais sans doute suffisant pour le militaire qui s’enquit par ailleurs des buts de notre séjour. Nous lui avons expliqué que nous étions des amoureux de l’Irlande et que nous avions prévu de faire le tour de l’île en deux mois.
Pendant la discussion je voyais son regard faire le tour du carré, tant et si bien que je lui proposais de faire une visite complète du bateau.
Je l’invitais à inspecter les deux cabines arrière tout en y soulevant les coffres. J’appelais Juliette pour ouvrir la boîte à violon qui se trouvait dans celle de droite, bien au sec. Il expliqua alors que lui aussi jouait du violon et que son plus grand plaisir était de participer à des sessions improvisées dans des pubs. En quelques minutes une conversation s’établit entre Juliette et lui, dont je me sentais un peu exclu. Il lui expliquait dans quels pubs de Kinsale jouer si nous décidions de rester quelques jours.
Je repris le fil de la discussion en lui proposant de venir voir la cabine avant, et ajoutais que ce n’était pas une simple panne de GPS qui allait nous arrêter dans notre projet.
Au loin semblait résonner un bruit d’hélicoptère ; sans doute celui qui recherchait un éventuel corps.
Le Skerryvore subissait périodiquement des mouvements de rappel brutaux qui le faisait rouler alors qu’il était pourtant amarré au ponton; signe que le courant montant s’opposait au vent de secteur ouest. Je me levais et passais la tête par l’entrée du carré. D’un coup d’œil rapide je m’assurais que le bateau à couple et le nôtre étaient bien protégés par les défenses et que les mâts étaient bien décalés. Les subordonnés du Capitaine O’Malley étaient en train de ranger dans un sac à dos un ordinateur qui avait l’air flambant neuf, confirmant ainsi la qualité du matériel embarqué sur ce vieux bateau. Le plus jeune des soldats enjamba les filières et appela son chef. Celui-ci monta, sortit du carré et se retrouva sur le pont du Skerryvore. Je l’y suivis.
— Capitaine ! Nous avons fait des photos de l’intérieur et pris l’ordinateur du bord. Mais nous aimerions bien que vous nous donniez votre avis sur tout le matériel qu’il contient …
Je vis l’officier enjamber les filières et disparaître à l’intérieur du petit voilier en bois. Il ne se passa que quelques minutes avant qu’il ne repasse la tête par la sortie du roof.
C’est à ce moment que j’entendis une déflagration assourdie venant du voilier et, l’instant d’après, il piquait du nez ; comme un sous-marin qui rejoint les profondeurs …
Sans réfléchir aux conséquences et parce que je pensais être le seul à comprendre ce qui pouvait se produire, je me précipitais dans le mystérieux bateau. Je vis les planchers qui, déjà, se soulevaient. Le bouillonnement qui venait de l’ avant ne laissait aucun doute : un passe coque venait de flancher et l’eau de la rivière était en train de se déverser dans le bateau. J’atteignis l’endroit bouillonnant . Sous la pression, l’un des coffres qui servait de siège était à demi ouvert. J’y plongeais le bras et en tâtonnant je trouvais l’origine de la fuite d’eau : un trou béant de la coque là où aurait dû se trouver le capteur du loch-speedoautrefois, pour connaître la vitesse du bateau, on laissait traîner une petite hélice derrière le navire. Maintenant on la fixe au fond de la coque dans un passe coque. Celui-ci avait été expulsé et pendouillait sur le rebord du siège. Quant à la pièce qui traversait la coquepassecoque, et à l’intérieur de laquelle était vissé le capteurhélice du loch-speedo, elle paraissait déchiquetée. J’appuyais la main sur un orifice de 4 ou 5 centimètres de diamètre par où l’eau entrait à gros bouillon. Je sentis que le flux stoppait instantanément. Mais j’étais à bout de bras. Depuis cette situation inconfortable, avec de l’eau jusqu’au cou, j’appelai O’Malley, ou plutôt j’hurlais.
J’avais l’impression que le bateau s’était un peu plus incliné et allait m’entraîner au fond. Mais alors que je me préparais au pire je vis arriver O’Malley armé de deux seaux ( les deux seaux réglementaires qu’on ne sait jamais où ranger) et organiser une chaîne avec ses hommes et Juliette. En moins de temps qu’il ne m’en faut pour le dire je vis le niveau de l’eau baisser. J’entendis Juliette crier qu’elle avait trouvé l’interrupteur de la pompe de cale. Un bruit de moteur électrique se fit entendre et bientôt j’entendis le jet régulier de l’eau rejetée.
Quelques minutes plus tard je pus constater les dégâts. Ça n’était pas qu’une simple sortie de l’hélice du loch-speedo de son passe coque. C’était une destruction totale de ses contours qui ne me laissait aucune autre possibilité qu’appuyer manuellement sur l’orifice ainsi créé. Pour moi la seule hypothèse à envisager était l’usage d’explosifs.
Mais pourquoi seulement maintenant ?
O’Malley s’approcha pour constater les dégâts.
— Un de mes hommes va prendre le relai. Je crois qu’il ne nous reste qu’à le mettre au sec. Il y a une grue de levage tout près. Nous allons la réquisitionner pour mettre cet étrange bateau à terre .
Il se tourna alors vers moi et ajouta :
— Sans vous ces appareils mystérieux auraient probablement été détruits. Bravo pour vos réflexes ! Ceci dit j’aimerais que vous restiez à Kinsale aujourd’hui et demain.
Cette demande était manifestement sans appel. J’ouvris la bouche pour contester mais aucun son ne sortit. Je ne voyais pas quel argument opposer et me contentais de hausser les épaules.
— Il va falloir prévenir Mike et John. déclara Juliette.
L’officier leva les yeux vers elle mais c’est moi qui répondit :
— Nous devions partir avec eux vers 8 h30. Ils vont à Baltimore et n’ont pas les cartes papier. Nous devions les accompagner mais je pense qu’ils peuvent attendre un jour ou deux.
Le Capitaine O’Malley porta sa main au menton comme s’il portait une barbe.
— Vous les connaissez depuis longtemps ?
— Depuis hier ! ils viennent de Salcombe sur la côte sud anglaise et apparemment c’est un peu par hasard qu’ils sont arrivés en Irlande. Ils ont emprunté le bateau de leur père. C’est le vent qui les a poussés jusqu’ici. Ils ont des cartes électroniques, qui sont évidemment en rade maintenant, mais pas de cartes papier du coin. Ils nous ont demandé hier soir de les accompagner jusqu’à Baltimore.
O’Malley avait l’air perplexe.
— Nous allons chercher des informations sur eux. Restez joignables !
Je n’aurai su dire si cet officier était parano ou très prudent. Pour l’instant j’avais envie de penser qu’il était plutôt parano. Je ne voyais pas en quoi ces jeunes navigateurs pouvaient avoir un quelconque lien avec les événements en cours. Je gardais mes réflexions pour moi et demandais à Juliette de les prévenir qu’on allait avoir deux jours de retard.… Ils allaient pouvoir en profiter pour aller chez le shipchandler à Cork acheter les cartes marines qui leur manquaient.
Passer plus de temps à Kinsale n’était pas pour me déplaire. Me prélasser dans les fauteuils du yacht club et terminer la journée en accompagnant Juliette dans une des nombreuses sessions musicales des pubs de la ville était un programme plus qu’alléchant.
Ne rien faire pendant une journée et recommencer le lendemain parce qu’on n’a pas fini est intéressant mais peut être un piège redoutable… En fait rester assis et écrire n’est pas procrastiner ou ne rien faire. Faire des recherches documentaires, non plus ! J’ai une déformation due à mon enfance passée à la ferme où tout travail intellectuel n’était pas considéré comme un vrai travail. Mais au fil des années passées à la fac de médecine, je m’étais rendu compte que réfléchir ou faire des recherches peut parfaitement être le travail préparatoire dont on avait besoin. On apprend mieux ce que l’on comprend bien.
J’en étais là de mes pensées lorsque j’aperçus nos voisins, Mike et John, qui descendaient de leur bateau.
— Nous partons chez le « ship » à Cork, faire provisions de cartes marines. Il y a un bus direct dans vingt minutes.
— Bonne promenade ! Juliette vous a dit qu’on était bloqués ici pour deux jours ?
— Oui, elle est passée tout à l’heure pour nous le dire. Nous en profitons pour aller à Cork. Ça n’empêche pas qu’on attende après demain pour partir avec vous… si vous êtes toujours d’accord. Ça pourrait être sympa de préparer la route avec vous d’ailleurs. On a besoin de réviser l’utilisation de la règle Cras et de nous rappeler comment tenir une estime.
— Bien sûr. Pas de problème. À ce soir alors !
— On ne rentrera que demain après-midi. On va en profiter pour visiter Cork !
— Alors, à demain.
Je les vis disparaître avec leurs sacs à dos au bout du ponton. J’avais bien pensé leur dire de vérifier si le shipchandler était resté ouvert mais les téléphones ne fonctionnaient plus ; de toute façon ils avaient l’air déterminés. Et puis ce serait bien le diable si le courant n’était pas revenu demain et que nous ne puissions pas partir.
C’est à ce moment là que mon téléphone sonna. Franck apparut sur l’écran. Depuis l’été dernier nous avions des communications régulières par WhatsApp.
— Ça se passe bien à Kinsale ?
— Ha, Ha … Tu nous suis toujours ?
— Maintenant que j’en ai pris l’habitude, je ne m’en lasse plus. Comme ça je navigue par procuration. L’humour de Franck ne m’étonnait plus. C’était un mélange d’humour britannique et français qu’il avait du perfectionner les cinq ans passés à La Rochelle. Et puis travailler dans la police ne devait pas être une sinécure. Faire semblant de ne pas prendre les choses au sérieux devait être un moyen d’y survivre.
J’éprouvais le besoin de lui répondre sur le même ton, du moins j’essayais.
— Tout va très bien ici. Nous allons même y rester quelques jours. Juliette a emmené son violon et va m’emmener faire le tour des pubs. Il y a juste quelques trucs embêtant.
Avant que j’aille plus loin Franck m’interrompit :
— Ne me dis pas qu’ils t’ont déjà mis en prison…
— Mais non, mais non, … enfin pas encore…
— Tu t’es encore fait remarquer ?
— Pas du tout ! Enfin si… un peu…
— Tu sais, pendant mes 5 ans passés à La Rochelle, j’ai appris « tout va très bien, Mme la Marquise », tu peux aller directement au dernier couplet ?
Et je lui racontais toute l’histoire. De la panne de GPS et de courant en arrivant à Kinsale jusqu’à la visite du capitaine O’Malley.
— Si je comprends bien Juliette et toi avez le chic pour traîner au mauvais endroit, au mauvais moment… En fait j’appelais pour vous demander si vous auriez une petite place à bord pour m’héberger quelques jours ?
— Tu as des vacances ?
— Pas vraiment. Mais j’ai mission de me rendre dans le Kerry en raison de cette satanée panne électrique, et d’aider la police irlandaise.
Je ne pus m’empêcher d’être étonné :
— C’est nouveau que la police irlandaise travaille avec celle du Royaume Uni ?
— Ils ont surtout pensé qu’un Écossais travaillerait mieux avec des Irlandais qu’un Anglais …
Et puis, grâce à nos aventures de l’été dernier, j’ai acquis quelques compétences dans les actions de sabotage…
— Tu penses que c’est un sabotage ?
— Sans doute pas, mais, à ce stade, on ne peut rien exclure… En tout cas pas un mot à qui que ce soit. Même pas à Juliette. Pour tout le monde je suis un touriste lambda, un équipier venu vous rejoindre.
— Pour Juliette, je ne lui dirai rien mais elle va sûrement s’étonner de cette visite inattendue… Tu ne crois pas qu’il vaudrait mieux la mettre dans le coup ? Elle sait garder sa langue ! Tu as pu le constater l’année dernière.
— Tu as sans doute raison mais elle m’a semblé impulsive aussi.
— Impulsive ? Oui sûrement mais pas idiote ! Et si ça reste entre nous trois ?
— Tu as sûrement raison.
— Et puis il vaut mieux s’en faire une alliée. Sinon elle va poser des questions à n’en plus finir.
Et sinon tu as prévu de venir comment ? L’avion c’est incertain. La voiture pose le problème du ravitaillement en carburant ; toutes les stations services sont hors service avec cette panne électrique
— En voiture. Je ne prendrai pas la Triumph, elle consomme trop. Mais j’ai une autre voiture qui est plus passe-partout et qui consomme beaucoup moins. J’embarquerai des bidons d’essence et puis je ferai le plein en Irlande du Nord. Il me faudra entre huit et dix heures pour arriver à Kinsale.
— Tu pars quand de Ayr ?
— Dès que possible. Sans doute ce matin.
— OK ! On retient un restau pour ce soir.
Je raccrochais, perplexe. Dans quelle aventure s’était encore fourré Franck ? Je cherchais Juliette des yeux et l’aperçu au loin sur le quai. Elle semblait revenir du yacht-club mais passa tout droit devant la grille qui donnait accès au ponton. Elle partait sans doute faire quelques courses en ville. Je redescendis dans le bateau et mis ma tablette et mes affaires de douche dans le sac à dos. Elle saurait bien me retrouver au yacht-club en train de pratiquer mon activité favorite dans un des fauteuils de la grande salle.
Le Harbour Master était au comptoir, en pleine discussion avec le barman qui était aussi l’agent du port. La discussion s’interrompit à mon entrée et j’eus droit à une chaleureuse poignée de main de sa part. Manifestement je tenais le premier rôle dans les événements de la nuit. Il me demanda en souriant si j’avais bien dormi. Cherchant au fond de ma mémoire les bons mots anglais je lui répondis que ça bougeait un peu au ponton visiteur et qu’une place plus tranquille à l’intérieur de la marina pour deux ou trois jours serait la bienvenue. Dans un grand éclat de rire le Harbour Master me répondit qu’il y avait réfléchi et qu’il avait une solution pour les jours à venir. Je le remerciais et l’informais que nous déménagerions dès le retour de ma coéquipière.
Il me proposa de m’aider et de le faire dès maintenant. Nous sortîmes immédiatement. L’hélicoptère des Coast Guards survolait la rive face au port et son bourdonnement rendait toute discussion impossible. Apparemment il continuait à chercher, explorant minutieusement les rives après avoir longtemps survolé l’entrée de Kinsale jusqu’à Old Head.
Au milieu de la rivière j’aperçus le Capitaine O’Malley, embarqué avec ses acolytes, sur le canot des sauveteurs. Manifestement il participait activement aux recherches.
Changer de place nous prit un bon quart d’heure. Le plus difficile fut de quitter notre emplacement sans heurter les bateaux amarrés de part et d’autre. Quant au petit bateau qui nous avait réveillé, il avait disparu, sans doute pour être mis à terre.
Juliette arriva quelques minutes plus tard poussant un chariot du port dans lequel se trouvaient deux sacs de provisions. Alertée par mes cris, elle modifia sa destination. En quelques minutes je la mis au courant de la nouvelle du jour : l’arrivée de Franck en fin d’après-midi.
— Il a des vacances ?
— Pas du tout. Il est envoyé par ses chefs pour aider les Irlandais à enquêter sur ce qu’ils considèrent comme un possible sabotage.
— Ça n’est pas une vulgaire panne ?
— Peut-être que non. En tout cas pas un mot autour de toi. Pour tout le monde Franck n’est qu’un simple touriste, un équipier qui nous rejoint. Il avait besoin d’un pied à terre ici.
— J’imagine que je n’ai rien à dire ? Vous avez déjà décidé tous les deux ?
— Il s’agit juste de l’héberger quelques jours… le temps qu’il devra passer à Kinsale pour son boulot !
— Ou le temps qu’on s’aperçoive qu’il y a besoin d’un interprète qui parle russe et que le seul qu’on a sous la main c’est toi ?
— Mais non ! Nous ne sommes pas en Ecosse, et puis ça n’est qu’une panne !
— C’est une drôle de panne ! Tu ne trouves pas ? En plus avec un drôle de bateau qui nous réveille au milieu de la nuit. Je pensais que cette année on faisait juste le tour de l’Irlande, avec un voilier et un violon ?
— Quoiqu’il se passe on reste en dehors de ces histoires. Il m’a juste demandé de l’héberger. Je ne me voyais pas lui refuser. S’il nous l’a demandé, je pense que c’est parce qu’il savait que c’était sans danger pour toi et moi. Et puis c’est une occasion sympathique de le retrouver après tout ce qu’on a vécu l’année dernière. Tu n’as pas envie de le revoir ?
— Si, bien sûr. Mais on aurait peut-être pu le faire en une autre occasion. Non ? Enfin je grogne mais je suis contente de le revoir…
À vrai dire je n’en menais pas large. Je me demandais si, malgré mes paroles rassurantes, je n’étais pas en train de nous embarquer dans une histoire dangereuse.


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