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Grand'mare : première navigation 



Première navigation 


Ce n’était qu’un jour d’avril parmi d’autres. La campagne verdissait à vue d’œil. Les arbres ondulaient sur les talus de ce bocage survivant et se couvraient de bourgeons qui annonçaient un printemps précoce. Les herbages, tout en longueur, descendaient légèrement vers la petite route en contrebas.

Lucas aimait bien descendre ce champ. Il se trouvait assez loin de la maison, ou disons plutôt du manoir, pour se sentir comme un explorateur en territoire inconnu. Il arrivait à la grand-mare avec son chargement de charpentier amateur.

Une fois de plus il avait dérobé dans l’atelier de la ferme toute sorte d’objets qui allaient lui permettre de construire une cabane ; une vraie cabane qui surplomberait la mare.

L’enjeu était de se procurer ou de fabriquer assez de pièces de bois, des rondins  et autres baguettes de noisetiers pour mener à bien sa tâche : Il s’était donné la première semaine des vacances de Pâques pour la construction, la deuxième étant consacrée à l’aménagement intérieur. Il serait alors aidé par son cousin Jeff qui passerait toute la semaine à la ferme.

La matinée était déjà bien avancée et il n’avait fait qu’amener le matériel. Il faut dire que son père avait fini tard la traite des vaches . Lucas avait dû attendre, non seulement, la fin du traditionnel petit-déjeuner familial pris en commun mais aussi que son père sorte du garage le matériel dont il avait besoin pour réparer une clôture.

Ce fut un soulagement quand il entendit un grondement sourd : le tracteur démarrait. Lucas parvenait même à visualiser le nuage de fumée qu’il provoquait. Il avait immédiatement posé le magazine dans lequel il paraissait absorbé l’instant d’avant et était sorti sans demander son reste.

Dans l’air frais du matin, des volutes de fumée s’échappaient encore du garage. Le moteur diesel du tracteur devait avoir froid lui aussi …

Lucas prit au moins dix minutes pour trouver les clous. Son père avait encore changé de cachette. Cette fois il avait caché la boîte en hauteur, au-dessus du compteur électrique. Pressé d’aller construire sa cabane, il ne mit que quelques minutes pour compléter sa trousse et rassembler divers outils : vieux marteau, égoïne, hachette, ficelles, …

Satisfait il les engouffra dans sa trousse improvisée, en l’occurrence un vieux sac d’engrais qui traînait là et la ferma avec un bout de ficelle.

Il poussa la porte du garage et jeta un œil alentour. Il n’y avait personne en vue ; prenant une grande inspiration il sortit, l’œil toujours aux aguets. Marchant vite, mais pas trop pour ne pas attirer l’attention, il atteignit sans encombre le bout de la large allée de tilleuls. La barrière du premier herbage était facile à ouvrir. Faite de 4 rangs de fil barbelé, elle était assez large pour laisser passer un tracteur. Il défit le piquet en libérant la chaîne qui la retenait en haut puis dégagea le bas, du cerceau de fil métallique. Pour pénétrer dans le deuxième herbage la barrière se trouvait un peu loin. Pour économiser ses forces il décida de franchir la clôture sans faire de détour et se glissa avec prudence entre 2 rangées de barbelés. 

Le talus qui bordait le champ avait le bon goût de s’arrêter au niveau de la grand-mare. Quant à celle-ci elle avait l’avantage d’être totalement en dehors du champ de vision de la maison. Un bruissement d’ailes le fit se retourner vers le plan d’eau : des canards s’envolaient. 

Lucas avait la sensation d’arriver au bout du monde. 

Un arbre avait poussé de travers et surplombait la mare depuis probablement plus de cinquante ans et avait eu le temps de s’enraciner solidement. Il semblait que les tempêtes passées n’avaient eu aucun effet sur lui. De nombreuses branches partaient du bas de ce tronc si bizarre et l’ensemble ne demandait qu’à être solidifié pour constituer un solide plancher de cabane. Mais d’ors et déjà il aimait s’y installer et lire pendant des heures. Il avait ainsi l’impression d’être allé au bout du monde quand il revenait à la maison. Une sorte de voyage immobile, sans aucune dépense qui plus est.

Il s’était fixé comme objectif d’en faire un lieu accueillant, éventuellement un fortin facile à défendre contre les hordes d’indiens qui n’allaient pas manquer de les découvrir son cousin et lui…

Car s’imaginer être parmi les premiers américains à s’aventurer en milieu hostile était un de leurs jeux favoris. Et son père devait être l’un de ceux-ci bien sûr. S’en cacher constituait un jeu sans fin.

Bien sûr il ne fallait pas trop se formaliser des anachronismes que ça créait… car un indien sur un tracteur ??? Certes c’était un tracteur américain plus rouge qu’un Peau-Rouge mais quand même…

Le talus tout proche regorgeait de pousses de noisetier et il commença sa provision.

Ces branches avaient l’avantage d’être souples et malléables à souhait. Assemblées avec des bouts de ficelle ( de lieuse) elles allaient constituer d’excellents murs.

Quant au plancher, Lucas avait prévu de couper des petits rondins sur ce talus qui constituait une vraie mine d’or pour un apprenti charpentier comme lui. Mais pour l’instant il fallait respecter les horaires et rejoindre le château. Être à l’heure pour les repas constituait un élément déterminant pour l’accord tacite qu’il avait avec ses parents. 

Les jours suivants furent consacrés à finir l’ouvrage, à l’aménager, bref à le rendre accueillant. La perspective d’y accueillir son cousin quelques jours plus tard lui donnait du cœur à l’ouvrage. 

C’est le dimanche suivant, soit trois jours plus tard, qu’arrivèrent Jeff et ses parents. Le traditionnel repas du dimanche : poulet rôti, pommes de terre, haricots verts suivi d’une tarte aux pommes semblait pour Lucas et Jeff s’étirer en longueur plus que nécessaire.

Enfin le café fut servi aux adultes. C’était le signal que les deux garçons attendait.

Ce jour là un soleil printanier les attendait dans la cour. Sitôt l’allée de tilleuls franchie, ils ôtèrent leurs blousons et écharpes que leurs mères leur avaient conseillé de mettre. « En avril ne te découvre pas d’un fil » était devenu la devise des deux mères. Et les deux oncles en rajoutaient immanquablement « couvrez vous bien et ne venez pas vous plaindre si jamais vous attrapez froid 

… » était-ce du lard ou du cochon ? 

Avec le recul, il semble que c’était la seule façon qu’ils aient trouvé pour les réconforter et les encourager sans encourir les foudres de leurs femmes. 

De toute façon ils auraient subi encore plus de reproches s’ ils avaient déchiré leurs manteaux avec les barbelés. 

Le soleil avait séché l’herbe depuis quelques heures et ils avaient enfilé leurs bottes pour rien.  

Au loin une vache courait après une autre, ce qui donnait un peu d’animation au troupeau. Une vague inquiétude se fit jour en eux, mais non ! En fait elles jouaient ensemble et se fichaient royalement d’eux …

Jeff se mit à courir en les voyant et cria :

— Ce sont des Indiens. Mettons-nous à couvert.

Lucas saisit l’occasion pour développer un scénario qui allait les occuper tout l’après-midi.

— Mettons nos chevaux au galop. Le premier qui arrive au talus a gagné 

Et ils cravachaient leurs montures imaginaires. 

Dans leurs esprits la nouvelle cabane constituait un fortin inexpugnable. Les « indiens » ne pourraient rien contre eux et ils pourraient vaquer à leurs occupations sans aucune crainte.

Et puis, de toute manière,  le champ d’à côté constituait une sorte de terre vierge par où s’ enfuir. Les bisons ne s’y risquaient pas ; quant aux Indiens ils faisaient vite demi tour. À nos cow-boys intrépides les vastes plaines de blé, ou suivant les années, de maïs. Cette année c’était une plantation de maïs qui leur promettait une véritable protection pour les mois à venir.

Pour l’heure les rangs délimitaient autant d’allées interminables où il était impossible de se cacher. Heureusement le paysan, qui avait semé ce maïs, avait eu le bon goût d’y faire des courbes. Dans quelques semaines ils n’auraient qu’à parcourir une centaine de mètres pour être à couvert des volées de flèches que ne manqueraient pas de leur lancer les Indiens.

Dans l’immédiat ils étaient bien à l’abri dans leur cabane qui surplombait les alentours et le troupeau de vaches, pardon la tribu indienne, vaquait à ses occupations, les ignorant superbement.

Cela leur laissait tout loisir de couper de nouvelles pièces de bois et de fabriquer ce que leur imagination appellerai meubles. Fauteuils et tabourets brinquebalants eurent vite fait de meubler leur « fortin ».

Au milieu de la semaine, ayant épuisé provisoirement les scénarios de la lutte Indiens- Cowboys qui avaient forgé les États Unis d’Amérique, ils éprouvèrent le besoin de passer à autre chose. 

L’omniprésence de la mare leur donnèrent des envies d’aventures nautiques. La construction d’un bateau pirate était peut-être un peu présomptueuse … Ils décidèrent alors de fabriquer un radeau. Sans doute une histoire de pirates qui s’étaient emparés de navires marchands ( anglais ou espagnols) et essayaient de rallier leur QG …

La première épreuve était de trouver des flotteurs, par exemple des barriques en bois. Après avoir fouillé tous les bâtiments de la ferme, il avait bien fallu que les deux garçons se rendent à l’évidence : il n’y en avait pas !

C’est alors qu’ils trouvèrent au fond du garage, de vieux bidons métalliques, en train de rouiller dans un coin. Ils avaient servi à l’huile des machines agricoles et étaient vides depuis longtemps. C’étaient des bidons de 50 litres, parfaits comme futurs flotteurs d’une embarcation rustique. Certes cela faisait plutôt anachronique mais déguisés en tonneaux, l’illusion serait parfaite. Et surtout le radeau pourrait flotter …

Le plus difficile fut de les sortir du garage sans attirer l’attention. Même vides, ils pesaient un certain poids … pour des enfants de 10 ans. Abandonnés depuis des années ils se trouvaient tout au fond du bâtiment sous un amas de ferraille et d’outils divers qu’il allait falloir commencer par dégager et remettre en place discrètement.

Puis Jeff s’attela à un autre problème.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’essaie d’en faire rouler un, pour voir si on peut les emmener.

Jeff ne doutait de rien. Lucas était un peu plus inquiet…

— Alors, seulement quatre. Ça ne nous fera que deux voyages. Ça limitera les occasions de se faire repérer.

— Qu’est ce que tu es pessimiste !

— Non, non, juste optimiste inquiet !

Ils eurent le temps de les faire rouler à travers champs, jusqu’à la grand’mare.

Par précaution ils les entreposèrent au pied du talus, et les recouvrirent de branchages que leurs coupes avaient laissé en grande quantité.

L’église du village sonnait les douze coups de midi quand ils poussèrent la porte de la demeure.

— Allez vous laver les mains et mettez la table, on mange dans ns cinq minutes. C’était la manière de la mère de Lucas de leur souhaiter la bienvenue. Manifestement elle n’avait rien vu de leurs activités du matin. Quant au père de Lucas, il arriva dix minutes plus tard et trouva les garçons assis bien sagement à table. Il avait passé la matinée à travailler par l’autre bout de la ferme et n’avait rien vu de leurs frasques. Ils eurent droit à une simple réflexion moqueuse :

— Pas trop d’indiens dans la plaine ?

Ils se regardèrent Jeff et lui et à l’unisson lui répondirent :

— Oh … non ! 

Lucas crus bon d’ajouter :

— Non … euh oui. On n’a pas fait courir les Indiens … enfin les vaches ! Par contre il y avait des pirates dans la mare !

Jeff lui fila un coup de pied sous la table avant que Lucas n’aille plus loin.

— J’ai eu l’impression que tu allais dire quelque chose de plus ?

— Non, non ! Ça devait être un mirage ; ils se sont comme évaporés !

Et les Indiens sont réapparus.

Le discours paraissait peu crédible ; mais il sembla que c’était suffisant. La discussion changea de sujet. La météo, conditionnant la plupart des travaux à la ferme, en occupait une large part et le repas se poursuivit sans autre allusion.

L’après-midi promettait de devenir un moment particulier, celui d’une aventure hors norme. Les premières heures furent consacrées à la construction du bateau radeau de pirate. L’objectif était de pouvoir traverser la mare … malgré la tempête qui s’annonçait… enfin tempête dans leurs esprits enfiévrés. Les pseudos barriques furent ficelées entre elles par de la ficelle ( de lieuse) avec ce que j’appellerais maintenant des noeuds de vache. Il leur fallut à peine deux heures pour réaliser ce fier radeau des mers. Une grosse branche de noisetier fut utilisée comme mât, ce qui leur permit d’avoir l’impression de naviguer sur un fier trois-mâts…  sans doute volé à l’ennemi anglais… qui construisait des navires bien plus rapides que les galions espagnols. 

Toujours est-il que vint le moment de la mise à l’eau et d’affronter la haute mer. Et miracle, le magnifique navire flottait !

Il était temps … car l’escadre ennemie menaçait de les prendre à revers. Armés d’ épées en bois, sans perdre un instant, ils  embarquèrent pour affronter l’escadre qui arrivait. Las, à peine étaient ils arrivés au milieu de la mer mare, que les noeuds, maintenant les barriques ensemble, commencèrent à se distendre. Le «  bateau » se mit à pencher du côté de Jeff ( maintenant je dirais qu’il gîtait), jusqu’à ce qu’il se retrouve à l’eau. Le vent dans les branches semblait comme un ricanement des arbres alentour. A ce moment là fini de rire : oubliée l’escadre ennemie. Seule leur survie à cette « fortune » de mer les préoccupait. Bonne surprise Jeff était debout, de l’eau jusqu’à la taille, et partit d’un rire énorme :

— Même au milieu, j’ai pied !

Cela suffit à faire disparaître totalement les navires ennemis. Quant à Lucas il était resté bien au sec sur ce qui restait du radeau. Jeff prit un bout de ficelle qui traînait là et remorqua le tout vers la terre ferme. En somme la tempête s’était levée et ils avaient fait naufrage ! ( c’était, pour eux, la seule explication possible.

De toute façon l’heure de rentrer approchait. Et comme Jeff commençait à avoir froid, rentrer était sans doute la meilleure solution. Pour échapper à des remontrances des parents, Jeff choisit de cacher ses affaires mouillées … au fond de sa valise.

Elles seraient trouvées (et lavées) quelques jours plus tard. En guise d’explication, les deux garçons parleront d’une chute dans une flaque d’eau. 

— Ah quelle misère ! Avait dit la mère de Lucas.


Comme quoi grandir à la campagne peut permettre une première expérience de navigation…


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