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Oser l'avenir

Dernière mise à jour : 4 sept. 2025


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Épuisé par l’ascension de cette petite montagne d’Écosse, Brieuc s’assît sur la plus

grosse pierre du sommet et, soulagé d’avoir réussi son pari, contempla le

merveilleux panorama qui s’offrait à lui. Il sentit une larme descendre le long de sa

joue. Heureusement personne n’était là pour l’apercevoir. Il haussa les épaules

quand il prit conscience de cette pensée futile.

Les derniers mois, les dernières années plutôt, avaient été riches en

rebondissements, en imprévus.

Il entendit quelques pierres rouler et interrompit le cours de ses pensées.

C’était Claire qui terminait à son tour cette montée. Elle l’avait laissé finir seul

cette ascension. C’était la seule explication puisque, malgré ses cannes déguisées

en bâtons de marche, il n’avançait pas bien vite.

Ils avaient bien fait d’attendre plusieurs jours à Brodick que la météo s’améliore.

Un vent d’est inespéré avait fini par se lever et emporter les nuages vers la

presqu’île de Kintyre. Cerise sur le gâteau, ce vent d’est était léger et devait rester

là plusieurs jours. C’était la garantie d’un ciel bleu et ensoleillé… et d’une vue à

l’infini sur l’Écosse.

Quelques mois plus tôt il était encore inconcevable d’entreprendre cette ascension.

Et pourtant ce projet s’était imposé tout naturellement lors de son dernier passage

en rééducation.

-- Qu’attendez-vous de la rééducation ?

-- Monter au sommet du Goat Fell ou prendre le départ du Vendée Globe… »

Cet objectif loufoque avait été pris au sérieux par le médecin rééducateur, tant et si

bien que Brieuc s’était senti obligé d’accomplir un de ces deux objectifs. Il avait

choisi celui qui coûtait le… moins cher !

Et sans doute le plus facile à préparer. Pris à son propre piège de pince sans rire il

avait abordé les trois semaines de rééducation comme un challenge.

Ce défi lui rappelait les cours de sports au lycée et notamment le saut en hauteur :

trouver la barre si haute qu’on se demandait bien comment on pourrait la passer.

Et puis cet objectif quasi insensé se doublait d’un autre défi non moindre : «

monter » en Écosse en voilier.

Encore fallait-il compter sur une bonne dose de chance et que la météo le permette.

Brieuc en avait presque oublié que le plus dur, peut-être, restait à faire :

redescendre !

Pour l’heure il savourait d’être parvenu là et que le ciel dégagé lui offre une vue

imprenable sur les Hébrides.

Ses pensées se bousculaient ; et c’est pêle-mêle que remontait des souvenirs de sa

vie d’avant. Médecin généraliste il avait accompagné nombre de patients sur une

bonne partie de leur vie, parfois jusqu’à la fin. Maintenant c’était à son tour d’être

accompagné. Atteint d’une soi-disant maladie neurodégénérative lentement

évolutive il avait vu ces dernières années comme une descente aux enfers. Habitué

à aider les autres mais trop fier pour accepter l’inverse , il avait cependant dû

mettre son amour-propre dans sa poche et son mouchoir par-dessus.

Il avait supporté ces dernières années de travail en serrant les dents. Il faut dire que

la secrétaire du cabinet, bien consciente du problème, l’avait protégé en

aménageant ses horaires, en lui évitant des visites difficiles…

Les patients eux-mêmes s’étaient fait discrètement ses complices, ici en posant une

rampe sur les marches qui menaient à leur maison, là en lui proposant de porter son

sac dans les escaliers, ou bien même de venir au cabinet en dépit de leurs propres

problèmes.

Il se remémora cette nuit où, appelé pour constater le décès d’un vieux patient, il

avait posé les pieds dans la litière du chat. Fou rire garanti si l’atmosphère n’avait

pas été si chargée d’émotion …

Et puis ce patient, constamment … grognon, qui vivait dans une caravane et

figurait dans tous les mémoires de stage des internes qui passaient au cabinet.

Et puis de multiples circonstances où il éprouvait des difficultés à contenir ses

larmes, syndrome cérébelleux oblige ; notamment ce patient devenu ami au fil des

années, décédé d’une longue maladie ; celui victime d’un AVC massif.

Des images de ces 25 dernières années lui traversaient l’esprit sans devoir s’arrêter,

comme un bandeau sur une chaîne d’info en continu vous donne les dernières

nouvelles.

Et puis la mise en arrêt de travail qui signifiait de longues heures assis dans un

fauteuil, sans parler du refus d’invalidité totale, alors qu’il ne pouvait plus rien

faire seul …

Il avait dû réduire toutes ses activités, notamment à cause de ses difficultés

d’élocution : cabinet, syndicat, commune, formation, enseignement, …

Il avait aussi dû tordre le cou à quelques rumeurs stupides. Il faut dire que marcher

de travers et mal articuler peuvent vite faire naître des rumeurs d’alcoolisme …

surtout en période d’élection municipale. Il avait d’abord trouvé ces rumeurs

insignifiantes puis en avait été touché plus qu’il ne l’avait laissé paraître ; ses

proches aussi d’ailleurs.

Tant et si bien qu’il avait fini par expliquer publiquement de quoi il était atteint.

Il n’entendit plus jamais parler de ce problème.

Pour passer le temps il recommença à écrire ; d’abord par jeu puis, encouragé par

des commentaires flatteurs « vous allez avoir le temps d’écrire », il s’était pris au

jeu et s’était dit « pourquoi pas ? ».

Il n’aurait su dire pourquoi cette passion était venue dans l’enfance. Le souvenir

récurrent était que lorsqu’il lâchait un roman et qu’il s’y était trouvé bien il

commençait à écrire une suite. Ces projets n’avaient jamais abouti mais

qu’importe.

Il avait fait une création de cabinet au début de sa carrière et s’était dit que les

premiers mois, en attendant le patient, il allait se remettre à écrire. En fait c’était

trop difficile de mener de front l’attente du patient et l’écriture. Pour mener à bien

cette activité, il lui fallait ne faire que ça ou alors se contenter d’écrire des bribes

de texte comme autant de photos témoignant d’une époque de sa vie.

Amusé il repensa aux moments où il écrivait un courrier qui accompagnerait son

patient chez un correspondant spécialiste. Loin d’être une corvée, il prenait plaisir

à cette tâche, la vivant comme un entraînement.

Il s’était bien amusé aussi à faire des compte-rendus des nombreuses réunions

auxquelles il s’était rendu pour le syndicat.

Claire toussota légèrement. Il leva les yeux :

- « Nous sommes bien ici, mais la descente va être longue et je voudrais bien qu’on

arrive avant la nuit.

Brieuc sortit de sa torpeur et soupira:

- Tu as raison, il faut y aller. Je reprenais juste mon souffle et des forces. Faisons

quand même quelques photos pour mes rééducateurs »

S’ils avaient mis sept heures pour arriver au sommet, soit deux heures de plus que

le temps moyen promis, la descente s’effectua en moins de trois heures. Brieuc ne

sentait plus ses cuisses quand ils longèrent le château de Brodick et son jardin

impeccablement entretenu. Il est vrai que des cuisses de cinquante ans avaient le

droit d’être fatiguées.

En somme il avait réussi ce challenge dans lequel il s’était engagé un peu malgré

lui.

S’il avait souvent dit en riant qu’il sortait de l’adolescence, c’était maintenant vrai.

Un jeune adulte de 50 ans et des poussières qui pouvait désormais faire ce qu’il

voulait de son temps sans craindre d’être licencié…

Désormais il ne pourrait plus se complaire dans son fauteuil et se lamenter sur son

triste sort.

Ils arrivèrent à l’auberge vers 18 h, allèrent s’asseoir près de la fenêtre et

contemplèrent leur bateau. Celui-ci était toujours au même endroit, bien amarré à

sa bouée visiteur.

Malgré les difficultés de ces dix dernières années il avait continué à faire de la

voile ; Irlande, Royaume-Uni, Espagne, … autant d’escapades qui lui avaient

permis de se sentir vivant.

Plus jamais il n’était sorti seul en mer, plus jamais il n’avait fait de régate.

Petit à petit il s’était mis à écrire, d’abord des histoires pour enfants, puis des

nouvelles pour participer à des concours, puis des romans.

Des amis lui avaient conseillé d’écrire ses mémoires mais il s’y était toujours

refusé, ne voyant tout simplement pas comment le faire sans trahir la confiance de

ses patients. Écrire des romans en s’appuyant sur son expérience sans doute, mais

des mémoires non.

Quelques nuages légers décoraient le ciel bleu de cette partie de l’île d’ Arran.

La météo restait engageante et resurgit l’idée de faire quelque chose d’exceptionnel

pour marquer sa fin de vie professionnelle.

Pourquoi ne pas passer une année sur cette île ? Avec Claire bien sûr. Seul ça

n’aurait eu aucun sens, aucun intérêt. Comment allait elle le prendre ?

Le serveur arriva pour prendre les commandes.

- « Vous prendrez un apéritif ? » dit-il dans un français impeccable.

Brieuc sourit :

- Oh, merveilleux… je comprends enfin l’anglais.

- Il n’y a pas beaucoup de français qui s’égarent par ici. Je vous ai entendu parler et

je me suis permis de vous aborder en français. Depuis un an que je suis sur Arran

je n’ai pas eu vraiment l’occasion de le parler, nous dit-il en souriant.

- Vous jouez au golf ? reprit il.

- Pas du tout, lui répondit Brieuc en souriant également.

- Alors qu’est-ce qui vous amène dans ce coin d’ Écosse, certes le plus beau, bien

sûr, mais on y voit essentiellement des anglais ?

- Comment dire ? Une espèce de pèlerinage … »

Brieuc se sentit obligé d’en dire plus.

- « On pourrait même dire que c’est un nouveau départ. J’étais médecin généraliste

depuis plus de 20 ans mais des problèmes neurologiques m’ont contraint à cesser

d’exercer et à passer beaucoup de temps en position assise.

Mais, tant qu’à user mon fauteuil, je me suis dit que je pourrais reprendre une

vieille activité qui me plaisait beaucoup. Là on fête l’édition de mon premier livre.

Je ne sais pas s’il sera lu mais, au moins, c’est toujours ça de pris !

- Et vous êtes monté au Goat Fell ? Je vous ai vu en redescendre. Dans cet hôtel

nous avons une vue imprenable sur ce mont.

- C’était une manière de défier le sort… et l’avenir qu’on m’avait promis… »

Brieuc vit le serveur sourire.

« Comme quoi le pire n’est jamais sûr, avait-il ajouté.

- Et c’est sur quoi ce premier roman ?

- C’est un polar maritime qui se passe… en Écosse.

Il germait pendant que je travaillais. Maintenant je peux laisser libre cours à mon

imagination.

- Pourquoi le Goat Fell ?

- Ça s’est imposé tout seul… et puis c’était un objectif raisonnable, une sorte

d’Everest du pauvre quoi ; et puis on peut y venir en bateau. » s’entendit répondre

Brieuc.

Le serveur français partit avec leur commande. Quelques minutes plus tard il

revint avec les entrées, un large sourire en bandoulière.

La salle de restaurant se remplissait petit à petit de golfeurs, de touristes et

d’autochtones. Tous avaient l’air familiers de l’endroit. Claire et Brieuc se

regardèrent en souriant. Ils avaient bien fait d’appeler pour réserver.

- « Mes premiers droits d’auteur ne nous permettront évidemment pas de passer un

an sur cette île. Mais je dois dire que j’aimerais bien prendre plusieurs mois pour la

découvrir, m’en imprégner et écrire le deuxième tome. Qu’en dis-tu ?

- Bien d’accord … si je peux rentrer pendant les fêtes de fin d’année… et si mon

patron veut bien que je télé travaille pendant plusieurs mois.

- Pour la journaliste vedette du journal ça doit être possible ? Tu serais OK ? On

passerait le mois de décembre et les fêtes en Bretagne.

- Bien sûr. Qu’est-ce que tu crois ?

- Quant au bateau, on pourrait essayer de trouver un chantier pour le laisser à terre

pendant l’hiver. À Troon par exemple

- Toi tu t’imagines déjà en train d’écrire ton prochain roman sur cette île … Avec ta

petite femme rien que pour toi ? »

Brieuc sourit. Il était démasqué. Il faut dire que ça se voyait comme le nez au

milieu de la figure.

Claire savait que quand il voulait quelque chose, il faisait tout pour l’obtenir.

Les yeux brillants, Brieuc ajouta :

- « Depuis plus de 30 ans nous avons toujours fait les choses ensemble …

- En fait j’en ai déjà parlé à mon patron, comme d’une éventualité, et il m’a dit

qu’il serait d’accord »

Les yeux de Brieuc devenaient de plus en plus brillants. Il sentit revenir en lui une

sensation qu’il connaissait bien pour l’avoir régulièrement éprouvée : une sorte

d’obstination raisonnée …

Quelqu’un avait dit qu’il n’était pas pessimiste ; une espèce d’optimiste inquiet

tout au plus …

L’air devint soudain plus léger.

Brieuc venait de prendre sa décision ; LA décision qui allait changer sa vie.

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2 commentaires


Jérôme CHOAIN
Jérôme CHOAIN
10 sept. 2025

J'espère que Brieuc partagera un jour ses belles photos d'une vue à l'infini de l'Ecosse :)

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Laure Choain
Laure Choain
08 sept. 2025

Très belle nouvelle façon de communiquer 😀

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